Un « ensauvagement » serait en cours en France : qu’en est-il réellement ?

Les déclarations de plus en plus nombreuses de responsables politiques de droite et d’extrême droite dénoncent une prétendue hausse des violences en France. Pourtant, les statistiques ne confirment pas leurs constats.
“Notre pays fait face à un ensauvagement aujourd’hui tous azimuts”. Sur le plateau de CNews, ce lundi, Jordan Bardella a une fois de plus alerté sur ce qu’il considère comme une explosion des violences ces dernières années. Face aux agressions et aux refus d’obtempérer, Jordan Bardella prône “la fermeté, encore la fermeté, toujours la fermeté”.
Notre pays fait face à un ensauvagement tous azimuts: il y a une agression toutes les 44 secondes, un refus d’obtempérer toutes les 20 minutes, mille agressions par jour.
Je prône une seule attitude face à l’insécurité: la fermeté, encore la fermeté, toujours la fermeté. @CNEWS pic.twitter.com/YKdYaOW63h
— Jordan Bardella (@J_Bardella) May 20, 2024
L’eurodéputé d’extrême droite n’est pas le seul à faire ce constat. Marion-Maréchal, tête de liste de Reconquête en vue des élections européennes, a dénoncé sur CNews l’”explosion de la violence et de la criminalité dans notre pays”. De son côté, François-Xavier Bellamy, qui dirige la liste des Républicains, a lui pointé “l’insécurité qui grimpe” lors de son meeting de lancement de campagne en mars.
Différents types de violences
Mais qu’en est-il réellement ? Derrière les déclarations des responsables politiques de droite et d’extrême droite, les chiffres de l’insécurité ne sont pas aussi alarmants que ce qu’ils veulent bien laisser entendre. Surtout, il existe différents types de violences et tous n’évoluent pas de la même façon. Violences conjugales, violences sexuelles, homicides…tous ne s’analysent et ne s’expliquent pas de la même façon.
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Ces dernières années, par exemple, les coups et blessures volontaires ont fortement augmenté. Ils sont passés de 225 500 en 2016 à 353 600 en 2022. Une augmentation de 15% a notamment été observée en 2022. 52% de ces violences ont lieu dans un cadre intra-familial. On pourrait penser que les violences sont en nette augmentation mais les travaux de l’Observatoire scientifique du crime et de la justice montrent en fait que ces impressions ne sont dues qu’à la méthode utilisée.
Au total, aucun indicateur crédible ne plaide en faveur d’une croissance significative des violences physiques, en tous cas depuis le milieu des années 1990 – Observatoire scientifique du crime et de la justice
Une explosion des violences sexuelles ?
On observe tout de même ces dernières années que les faits de violences sexuelles ont explosé. En 2023, on a recensé près de 84 000 victimes de violences sexuelles. Ce chiffre a augmenté de 6 % par rapport à l’année précédente. Depuis 2017, le nombre de victimes déclarées augmente d’environ 11% par an.
Pourtant, cette augmentation s’explique facilement. Depuis le mouvement #metoo, une libération de la parole est en cours. Les victimes qui se déclarent ne caractérisent pas forcément une hausse des violences dans l’année. En 2023, par exemple, 40% des plaintes dénonçaient des faits antérieurs à l’année en cours. Jusqu’en 2022, ce chiffre était en constante augmentation.
Baisse du taux d’homicides
Si certains faits stagnent ou augmentent légèrement, d’autres baissent. L’exemple le plus éloquent est celui des homicides.
Leur nombre est passé de 1406 en 1994 à 1010 en 2023. Dans le même temps, malgré une augmentation ces 3 dernières années, le taux d’homicides pour 100 000 habitants est passé de 2,38 à 1,48, bien loin de l’ensauvagement dénoncé par certains.
En France, ces dernières années, on observe donc une relative stagnation des violences. Lorsqu’elle augmente, elle est parfois expliquée et parfois même positive. L’augmentation des dénonciations des violences sexuelles ne signifie pas qu’il y en a davantage aujourd’hui, au contraire. Pourtant, un sentiment d’insécurité important se développe. Quand on leur demande si il leur arrive de se sentir en insécurité dans leur quartier ou leur village, 26% des français répondent « rarement », 13% « de temps en temps » et 5% « souvent ».
Hausse du traitement médiatique
Mais comment expliquer une telle hausse du sentiment d’insécurité ? On peut en partie l’expliquer par le fait que les médias traitent de plus en plus souvent des faits divers. La chercheuse Claire Sécail a montré qu’à la télévision, entre 1985 et 2002, la place des faits divers est passée de 3 à 18 % du temps des journaux télévisés. Un baromètre de l’INA montre également une hausse du traitement des faits divers de 73% dans les JT entre 2002 et 2012. Les chaînes ont diffusé « 2 062 sujets contre 1 191 il y a dix ans », explique l’INA.
Dans l’éditorial de son numéro de mai 2024, la revue mensuelle Esprit dénonce « une montée en puissance continue du fait divers dans la hiérarchie de l’information [depuis les années 1980], sans lien avec l’évolution des statistiques de la criminalité, qui restent globalement stables ».
« Le commentaire prend rapidement le pas sur l’exposé des faits, qui ne permet pas de meubler des heures d’antenne. […] S’il est une caractéristique historique constante du fait divers, c’est bien sa capacité à « faire vendre ». Pour des rédactions, il est le produit d’appel idéal » – Éditorial d’Esprit, mai 2024
« Les faits divers font diversion »
Aujourd’hui, ce sentiment d’insécurité donne l’impression d’augmenter inlassablement. Désormais, même la majorité présidentielle s’aventure dans des discours alarmistes sur la hausse des violences en France. Le terme d’“ensauvagement”, emprunté à l’extrême droite, a été mis sur le devant de la scène par le ministre de l’intérieur en personne. Gérald Darmanin avait assuré en 2020 au Figaro qu’il fallait « stopper l’ensauvagement d’une partie de la société ».